15 novembre 2008

#63 LE SURVENANT



[Un an d’absence. Quelle histoire qu’aura été la mienne au cours de cette dernière année. Est-ce un retour de votre humble chroniqueur? Je tente l’expérience. Après tout, même Céline aura connu des sabbatiques…
Après la lecture de ce qui suit, aucun d'entre-vous n'entretiendra à mon égard quelque reproche que ce soit suite à mes silences.]

Novembre 2007. C’était il y a un an exactement.

Je m’apprêtais à entreprendre la rédaction de ma 63ème chronique lorsque, inexplicablement, la température de la pièce se fit sibérienne et mon corps fut envahi par une hypothermie foudroyante. Frissons, tension artérielle en chute libre, pouls fugitif et confusion montante.

L’on transporta mon corps à l’hôpital où mes médecins entreprirent de me réanimer, mais en vain. Manifestement, les 100 000 années que mon corps avait passées au creux d’un iceberg n’avaient pas été sans conséquences. Tôt ou tard, je devais en subir les contrecoups. Cette heure-là venait de sonner.

Tandis que l’on s’afférait à m’oxygéner, à électrocuter mon cœur et à éveiller mes sens vitaux, je me sentis évasivement m’aliéner de mon propre corps pour m’élever tout juste à côté du plafonnier, d’où je pu observer l’équipe médicale s’acharner sur moi jusqu’à ce que le diagnostique fatal ne tombe froidement : « coma stade 3 ».

Je suis resté là, flottant en lévitation au haut de la pièce, à contempler mon corps perforé de fils, de boyaux et de solutés, figé et atonique, à attendre que quelque chose n’arrive. Mon attente aura duré un an.

Le 8 novembre 2008, j’étais toujours là, observant d’en haut avec désir ce bel infirmier masser avec passion mon corps flaccide, lorsque j’entendis un bip retentissant de mon moniteur cardiaque. Quelqu’un cria « Code rouge! », mais déjà je me voyais tourbillonner dans ce couloir translucide d’où je pu refaire le chemin de ma vie en instantané, revoyant Maman-Erectus, les membres de ma tribu primitive, ma chute dans la glace, mon dégel en 2006, mon apprentissage de ma nouvelle civilisation, mes premiers amours et que sais-je encore.

Et puis la lumière fut !

Une lumière éblouissante, encore plus étincelante qu’un éclair d’été. Un jet de lumière, de chaleur et d’amour infini. J’ai bien compris alors que j’assistais à ma propre mort et que Dieu s’apprêtait à m’accueillir en Son royaume enfin et pour toujours.

C’est alors que j’ai entendu – ou plutôt ressenti – une voix grave m’interpeller tout en douceur :

« Omo-Erectus, tu as été un grand pécheur, mais aujourd’hui Mon Royaume des Cieux t’accueille dans l’amour et la rédemption… Y a-t-il quelque chose que tu désires avant d’entrer dans ta demeure éternelle? », fit la voix solennelle. « Certes » fis-je, « ce mignon infirmier qui si longtemps aura massé mon corps, vous n’auriez pas son numéro de téléphone par hasard? »

Tout s’est alors abruptement embrouillé, La lumière s’est consumée et la voix s’est éteinte dans une lamentation à peine perceptible : « …irrécupérable…».

Quand je me suis réveillé, une équipe médicale s’afférait à me stabiliser. Je sentais à nouveau l’oxygène pénétrer dans mes poumons et mes sens vitaux se revivifiaient. Je revenais à la vie.

Au fond de ma salle de réanimation, un infirmier assistait à la scène, en souriant.

03 novembre 2007

#62 LE JOUR DU SEIGNEUR



[Câââlisse! Me revoici, les amis.

Oh! par respect pour mes lecteurs d’outremer, j’ai inséré de petites références dans ce texte.

Tabarnak!]


On m’avait pourtant bien mis en garde : « mon cher Omo-Erectus, cette nouvelle terre d’adoption qui maintenant est tienne, le Québec, est laïque. Fais gaffe, ‘sti(1) ! ».

Et c’était vrai. Quelques lectures auront vite fait de corroborer le tout. À mesure que la province de Québec devenait le Québec, la prééminence de l’Église dans ses institutions s’éclipsait, tournant ainsi le dos à quelques quatre siècles d’ubiquité. Exit les crucifix dans les écoles. Exit les Bibles dans les enceintes des tribunaux. Exit les curés dans les chambres à coucher. Exit les nonnes dans les hôpitaux. Exit les jésuites dans les antichambres des pouvoirs politiques.

La chose, dit-on, fait aujourd’hui consensus. Hormis Monseigneur Marc Ouellet de Québec, l’ami blogueur Jo le Grand Blond et monsieur le maire Jean Tremblay de Saguenay, tous s’accordent à revendiquer un Québec séculier. Dans le cadre des audiences de la Commission Bouchard-Taylor, là où les divergences sont plurielles, il est un fait qui reçoive tant l’assentiment des classes ouvrières que celle des élites intellectuelles : le Québec est – et doit le demeurer – laïque.

Curieux paradoxe cependant : exceptionnels sont mes jours sans qu’il ne me soit donné d’entendre de multiples références au vocabulaire liturgique. Plutôt que d’être mécontent, il faut être en hestie(1). Question de degré, on pourrait aussi se déclarer en tabarnak(2). On ne mornifle pas son prochain, on lui en câlisse(3) une en pleine figure. On n’ignore pas celui qui nous fait lésion, on se crisse de lui. Lorsqu’on quitte un lieu, on décrisse(4). On ne manifeste pas sa surprise par des Oh! ou des ah!, mais par tabarnak! ou par ciboire(5)!. On parle d’une hostie de belle fille comme d’un hosti((1) d’imbécile. Adjectivement, on parle de la même façon d’une criss(6) de belle fille ou d’un criss d’imbécile. D’une tabarnak de belle fille ou d’un tabarnak d’imbécile. D’une ciboire de belle fille ou d’un ciboire d’imbécile. D’une câlisse de belle fille ou d’un câlisse d’imbécile. D’une sacrament(7) de belle fille ou d’un sacrament d’imbécile.

Alleluia!

Verbes, adjectifs, adverbes, substantifs, interjections et que sais-je, mes congénères québécois empruntent généreusement à cette église dont ils disent et souhaitent s’aliéner. Troublé par un sophisme d’une telle ampleur, j’ai entrepris de consulter mes amis de toutes origines pour me convaincre qu’en cela, le Québec n’est pas si différent du reste du monde. Saisissement: ce Québec soi-disant laïque est à ma connaissance la seule société au monde qui abuse de catholicisme dans son vocabulaire quotidien. C'est Benoît XVI qui doit s'en réjouir.

J'ai ainsi découvert que les français - côté européen - utilisent « putain », « merde » et même « putain de merde ». Chez nos amis américains, le juron roi est « fuck! » avec ses déclinaisons « fucking », « fuck you! » ou « mother fucker ». Côté arabe, on utilise « charmuta! » signifiant « putain! » ou encore « nardinamok! », littéralement : « enculé de ta mère ». Les allemands empruntent allègrement dans le vocabulaire fécal : « Scheisse! ». Les russes abusent de références sexuelles. En Italie, « va fanculo! » est le juron par excellence. Il est l’équivalent de « fuck! » ou de « fuck you! » chez les anglais. Les japonais, réputés pour leur politesse, prononcent avec parcimonie le mot « kuso », signifiant « merde! ».

Même la litanie des jurons du Capitaine Haddock ne comporte nulle allusion à notre Mère l'Église. C'est vous dire!

Toute une tabarnak de surprise que fut la mienne : il appert que seul le Québec décline à tous vents sa dévotion religieuse dans sa langue de tous les jours. J’ose à peine imaginer ce qu’il en est lorsque sa langue s’endimanche, câlisse!

Eh bien ciboire, je m’adapte!

Laïque, le Québec? Mon œil, tabarnak!

Bon... Je décrisse. À bientôt!
_____________________


[1] Lire : Hostie
[2] Lire : Tabernacle
[3] Lire : Calice
[4] Lire : Christ, mais qui quitte (!)
[5] Lire : Ciboire
[6] Lire : Christ
[7] Lire : Sacrement

26 octobre 2007

#61 24 HEURES CHRONO


[Il m’arrive de rêver que je sois, tel Jack Bauer, un homme aux mille et un accomplissements et que chaque minutes de ma vie me soit aussi précieuses qu’enivrantes. Mais voilà : la réalité me rappelle à l’ordre dès les premières lueurs du matin.]



À l’aube de ce jour nouveau, mon réveille-matin m’a tiré de mes draps de satin rouge et de mon inertie nocturne à 6h30 précises. L’avenir appartient aux matineux, dit-on. Ablutions matutinales et petit déjeuner ingurgité sur le pouce. Aujourd’hui devait être un jour fécond. Je n’avais nulle intention de dilapider de précieuses minutes.

Déjà à 7h45, j’étais posté devant l’arrêt d’autobus. Temps d’attente : 15 minutes. Inutile de m’énerver, me suis-je dit, songeant aux automobilistes peinant dans la congestion des autoroutes de banlieues. Le trajet nécessité pour arriver à ma première destination aura été somme toute fort raisonnable : 40 minutes. Ponctuel en toute chose, c’est avec une confortable avance de 15 minutes que je me suis présenté chez mon dentiste. «Veuillez patienter, M. Erectus, ça ne devrait pas être très long », fit la réceptionniste. Temps d’attente : pas moins de 30 minutes. Le nettoyage de ma denture n’aura duré que15 minutes.

Retour dans le bus, direction centre-ville. 45 minutes plus tard, j’étais enfin à la banque. J’aurais du m’en douter : le vendredi, l’affluence y est d’habitude plus dense. Temps d’attente : 35 minutes.

Ce n’est qu’à 11h30 que finalement j’étais de retour chez moi. Le facteur avait déjà livré mon courrier que je me suis empressé d’ouvrir. Quelques réclames publicitaires, une lettre de M. le Curé pour me rappeler l’importance de la dîme et une facture pour mon abonnement internet. Surprise : j’ai constaté l’imposition d’une surcharge pour un service "ultra-méga-super-haute-vitesse" que je n’ai jamais requis. Je me suis empressé de téléphoner : « Bienvenue chez Vidéotron / Votre appel est important pour nous / Veuillez demeurer en ligne pour conserver votre priorité d’appel … ». Temps d’attente pour obtenir gain de cause : 45 minutes.

Jouissant d’une après-midi exempte de toute contrainte, j’ai résolu de me présenter dans un bureau de la Société de l’assurance automobile du Québec, histoire de procéder au renouvellement de mon permis de conduire. À mon arrivée, on m’a tendu un ticket portant le numéro B-164. Au tableau indicateur, on servait à ce moment-là le client-numéro B-129. C’est après une heure et demie que j’en suis ressorti en règle avec la société d’état.

De retour à la maison. Il m’a fallu pas moins d’une heure pour préparer mon repas que j’ai finalement ingéré en moins de 15 minutes. 30 minutes de plus ont été nécessaires pour tout ranger.

Au moment où je m’autorise ces lignes, il est 21h45. Dans moins de 30 minutes, j’aurai regagné le confort de mes draps de satin rouge et je sombrerai dans un nouveau sommeil profond, jusqu’à ce que mon réveille-matin ne m’agresse à nouveau au petit jour, demain matin.

24 heures. Voilà ce que compte une journée.

Dans ma nouvelle civilisation postmoderne, il est coutumier d’entendre Pierre, Jean et Jacques jérémiarder avec désarroi que les jours sont bien trop courts et qu’il est navrant qu’une journée ne compte pas plus de 24 heures.

Mais que Diable ferions-nous d’une journée qui compterait 35 ou 44 heures, si ce n’est que d’attendre ici et là, quand ce ne serait pas ailleurs? En réalité, ce n’est point le temps qui nous manque, mais le temps infertile qui nous paralyse.

Il n’est pas un soir, lorsque j’éteints ma lampe de chevet, sans que je ne m’interroge sur mes accomplissements de ce jour qui s’est consumé. Ai-je accompli quoique ce soit qui puisse être louable? Ai-je laissé une trace indélébile de mon passage parmi vous? Ai-je été productif, comme on dit dans les cercles économiques? En un mot : ai-je fait œuvre utile, que ce soit à mon bénéfice ou au profit de mes semblables? Aux termes de mes délibérations, une seule et récurrente réponse s’impose : si peu.

Toute proportion considérée, si le bilan de ma vie parmi vous, lecteurs béats, est à l’image de cette journée qui s’achève, j’appréhende une amertume sans nom à ce moment où, pour une dernière fois, je fermerai les yeux.


Il est tard. Je vais me coucher. Demain sera jour chargé.

20 octobre 2007

#60 AVIS DE RECHERCHE



[ Besoin urgent d’un mentor, d’un maître à penser, d’une personne inspirante. Bref : besoin d’un phare dans l’obscurité. Saurez-vous m’aider à le trouver? ]



Dans les steppes sauvages où il m’a été donné d’évoluer voilà cent mille ans vivait Omo-Lucidus, un homme inspiré de sagesse et de grande vertu.

Omo-Lucidus n’était guère plus âgé que moi. Il était de petite taille et plutôt frêle, ce qui faisait de lui un lamentable chasseur. Circonspect et réservé, souvent il nous arrivait même d'oublier qu’il vivait parmi nous. Il était homme de mesure et de silence. Et pourtant, Omo-Lucidus comptait parmi les plus influents des membres de ma tribu.

Homme de peu de mot, la finesse de son jugement avait fini par l’imposer comme l’un des sages de ma communauté. Omo-Lucidus était en toute chose un maître, une inspiration, un phare dans l’obscurité.

Cent mille ans plus tard, la sagesse d’Omo-Lucidus me manque terriblement. Intronisé dans une civilisation aussi étrange que la votre, l’appel à des repères se fait impératif. Il me faut à tout prix trouver mon phare dans l’obscurité. Mais voilà, Omo-Lucidus n’est plus aujourd’hui que poussière d’os et son seul souvenir n’appartient qu’à ma mémoire. Omo-Lucidus n’aura laissé aucun écrit, aucune pensée qui aura survécu au passage des millénaires et qui puisse aujourd’hui me guider dans la vie.

Je me suis donc mis en quête de troquer Omo-Lucidus pour un tout nouveau guide résolument moderne; une nouvelle source d’inspiration empreinte de sagesse, d’humanisme et d’atticisme. Mais je confesse connaître une quête laborieuse et ma foi jusqu’ici infertile. Et pourtant, m’a-t-on affirmé, les sages abondent depuis des siècles. De Socrate à Sartre, de Jésus à Nietzsche, de Descartes à Schopenhauer, et sans oublier Rael, Jojo Savard, Julie Snyder, Eric Salvail ou Denis Coderre, ma disette se fait incessante.

Je commençais ainsi à désespérer jusqu’à ce moment béni entre tous où, pour la toute première fois de ma nouvelle vie, j’ai appris l’existence de C’te Gars. C’était dans le métro de Montréal. Un homme et une femme conversaient et revenait de façon persistante cette référence à C’te Gars : « … je lui ai crissé, comme dirait C’te Gars, une hostie de bonne claque dans la face…».

Depuis ma découverte de ce grand philosophe des temps modernes, je n’ai de cesse d’entendre mes semblables référer à C’te Gars à tout propos. Au bureau, à la radio, dans la rue, au centre commercial, on le cite en toute circonstance. Partout, vous dis-je. Y'a qu'à voir et écouter au restaurant, dans les cafés, lors des réunions de famille ou sur le parvis de l'église. C’te Gars trône en maître incontesté. Assurément j'ai trouvé en lui le berger que je cherchais avec tant de désespoir; l’être inspirant enfin retrouvé. Au Diable Omo-Lucidus! Viva C’te Gars!

J’ai finalement appris que C’te Gars usait de pseudonymes multiples. Cela le rend d’autant plus inaccessible. Ainsi, plusieurs réfèrent à C’te Gars comme à L’Autre. Je l’ai bien entendu des centaines de fois : « …moi, comme dirait L’Autre, les musulmans, j’suis pu capable… ». Il arrive aussi qu’on nomme C’te Gars sous le nom de Qui : « … tsé, comme Qui dirait, c’tun maudit fif… ».

Mais au fait, qui donc est C’te Gars? À la Grande Bibliothèque de Montréal, une préposée m’a reçu avec mépris lorsque je lui demandé si C’te Gars avait laissé quelque œuvre philosophique ou recueil de pensées. Google ne m’a apporté guère plus de résultat. Le Journal de Montréal, les lignes ouvertes sur certaines station de radio et TQS semblent bien s’en inspirer à torrents, mais C’te Gars demeure et persiste invisible.

À l’instar de Réjean Ducharme, C’te Gars s'érige pour moi comme un véritable mystère. Où se terre-t-il? Comment avoir accès à ses lumières, à sa sapience et en un mot, à cet humanisme qui le transcende si admirablement ?

À vous tous, lecteurs dévoués, je lance un avis de recherche désespéré. Par pitié, aidez-moi à trouver C’te Gars. Il en va de mon équilibre mental et spirituel. Prestissimo!

L’illumination par la sagesse est chose bien trop précieuse pour la laisser passer duex fois au cours d'une même vie.

14 octobre 2007

#59 FLASH




[Je reviens d’un séjour à Berlin et à Prague avec au bas mot des centaines de photos digitalisées. Après chacun de mes retours de voyage, je m’interroge. Pourquoi tant de photos. Qu’en ferais-je plus tard. Que représentent-elles. Qu’arriverait-il s’il m’arrivait de les perdre à jamais.]






Paris : Omo-Erectus devant la Tour Eiffel.
Rome : Omo-Erectus devant la Basilique St-Pierre.
Bangkok : Omo-Erectus devant le temple du Buddha d’Or.
San Francisco: Omo-Erectus devant le Golden Gate Bridge.
Toronto: Omo-Erectus devant la Tour du CN.
Florence : Omo-Erectus devant le Ponte Vecchio.
Prague : Omo-Erectus devant le Pont Charles.
Berlin : Omo-Erectus devant les vestiges du Mur de Berlin.
Saigon : Omo-Erectus devant l’Hôtel Continental.
Tokyo : Omo-Erectus devant le Mont Fuji.
Québec : Omo-Erectus devant le Château Frontenac.
New York : Omo-Erectus devant l’Empire State Building.
Cancun: Omo-Erectus devant les ruines de Tulum.
Capri : Omo-Erectus devant la Grotta Azzurra.
Los Angeles : Omo-Erectus devant le Chinese Theatre.
Genève : Omo-Erectus devant le Jet d’eau.
Washington : Omo-Erectus devant la Maison Blanche.

Montréal : Omo-Erectus devant ses albums de photos…

Après cent mille ans de somnolence glaciaire, l’urgence de découvrir le monde s’était faite péremptoire. C’est que, voyez-vous, au temps de ma vie primitive, la terre n’était constituée que de plaines sans fin, de rivières infranchissables et de sombres forêts. Il n’y avait, en ces temps ancestraux, rien qui aurait pu attirer le moindre touriste, même japonais. Aussi, une fois mon dégel achevé, je me suis pourvu d’un appareil photo digital dernier cri – du moins l’est-il demeuré trois ou quatre mois tout au plus – et je suis parti à la conquête du monde.

Résultat, hormis des souvenirs qui inéluctablement se consument dans ma mémoire, j’ai bien accumulé des milliers de photos à jamais stockées dans les profondeurs du disque dur de mon portable.

Or, ces photos, je ne les regarde presque jamais. Oui! Oui! Vous m’avez bien compris : jamais il ne me vient à l’esprit d’ouvrir l’un de mes fichiers et d’ainsi refaire en pixels des voyages qu’il m’a été donné de faire en réalité.

Il m’arrive donc de m’interroger : pour quelles raisons les touristes que nous sommes persistent-ils à accumuler tant de photos qui s’accumulent dans des albums poussiéreux ou dans des ordinateurs?

Certains d’entre nous, photographes que nous sommes tous, cherchons à préserver le souvenir d’un monument célèbre ou d’un illustre paysage. Mais avouons que les Pyramides d’Égypte ou les galeries du Louvre sont omniprésentes sur toutes les cartes postales, dans les guides touristiques et à la télé, et qu’un simple clic sur Google suffit pour les voir sous tous leurs angles.

D’autres cherchent plutôt à préserver la mémoire de leur passage en un lieu notoire et dans ce cas, je suspecte que le cliché aura été motivé non point pour leurs propres souvenirs, mais bien pour nourrir ceux des autres : « tu vois, ici, c’est moi devant le Pont des Soupirs et là, c’est encore moi devant les ruines du World Trade Center, et puis là aussi, c’est moi devant… ».

Mais pour la plupart d’entre nous, il faut concéder que nos photos de voyage ne sont motivées que par une seule idée : nous voir, nous, quelque soit le lieu où l’on se trouve. Nous sommes tous sensibles à nous-mêmes. Le Moi prédomine le Cela. Le seul sujet de la photo qui nous tienne vraiment à cœur, c’est nous. On a que faire de la Mona Lisa derrière soi.

Pour ma part, lorsque je pose pour une photo, je n’ai qu’une seule idée en tête : bien paraître. Je rentre mon ventre, j’exhibe mes pectoraux, je replace mes cheveux, mes lèvres deviennent pulpeuses, j’adopte un regard pénétrant et une allure fière. Sitôt la photo croquée, je me précipite vers l’appareil digital et invite Bob à recommencer tant et aussi que je n’y parais pas à ma satisfaction. Yeux clos? On recommence. Une ligne de trop sous le menton? On recommence. Une mèche de cheveux mal placée? On recommence. Une courbe douteuse? On recommence. J’entretiens à mon égard un esprit critique qui est totalement étranger aux monuments historiques qui m’entourent. Mes photos à la plage sont pour moi de véritables tortures. Aussi bleue la mer soit-elle, à m’y regarder, je n’en suis jamais satisfait.

Lorsque d’aventures il me vient à l’esprit de rouvrir l’un de mes albums de voyages, mon attention première se porte sur moi. Ai-je changé? Ai-je vieilli? Étais-je plus svelte? Mes vêtements étaient-ils de bon goût? Avais-je un air épanoui et pétillant de bonheur? Et plus encore : étais-je en ces temps-là celui que j’aurais souhaité être?




C’est que mes albums de photos ne sont pas tant des évocations d’un voyage que le souvenir de celui qu’un jour passé j’ai été.

30 septembre 2007

#58 SALUT BONJOUR



[Réveillez-vous! Le jour du jugement approche. Ce jugement implacable, puritain et irréductible. Celui dont sera victime, tôt ou tard, ce garçon avec des boutons.]


« Ding! Dong! – Ding! Dong! »

L’œil embrumé, je consultai avec inquiétude le réveille-matin. 9h34. Tel une habitude, Bob fit mine de ne rien ouïr et Wilfred émit un soupir pour mieux reprendre la cadence de son ronflement tonitruant. Sans l’ombre d’un doute, ni l’un ni l’autre n’envisageait aller ouvrir.

« Toc! Toc! »

La persévérance de l’hôte mystérieux ne me laissa guère de choix que de sortir du confort douillet de notre lit, et prestement! J’enfilai donc à la hâte un short de coton et un t-shirt, puis descendit l’escalier jusqu’à la porte d’entrée et j’ouvris.

« Bonjour! » firent aimablement mes trois visiteurs; un homme, une femme et un garçon d’au plus 17 ans avec des boutons. « Bonjour », fis-je à mon tour. Ils se présentèrent. Lui Claude et elle Anne-Marie. Le garçon avec des boutons n’avait vraisemblablement pas de prénom. « Omo Erectus », enchainai-je. Claude, incrédule, devint interrogatif : « Erectus? », fit-il. « Oui, oui, tout à fait, comme une érection, mais à la sauce latine! », fis-je, en m’évertuant de réprimer ma propre érection, toute naturellement matinale, maladroitement dissimulée sous mon short de coton.

Leur regard se porta subrepticement vers mon short encore déformé et, avec un malaise ostensiblement palpable, Claude s’empressa d’annoncer avec solennité l’imminence d’un monde meilleur, de paix, d’amour et de justice. Le jour du jugement dernier était proche et il fallait s’y résigner dans l’allégresse. Le garçon avec des boutons, dont les yeux ne pouvaient quitter mon short, me tendit au même instant une brochure portant titre : Réveillez-Vous!

Vous aurez bien compris, amis lecteurs. Mes hôtes étaient Témoins de Jéhovah et professaient avec plus de seize millions d’adeptes une foi fondée sur l’avènement du Royaume de Dieu sur terre, l’extinction des religions et l’inévitable triomphe de Dieu sur Satan. Ceux-là mêmes qui condamnent le tabagisme, l’ivrognerie, l’avortement, les jeux de hasard, les relations sexuelles hors les liens du mariage, l’avortement, l’internet et les transfusions sanguines, même en cas de péril à leur propre vie et à celle de leurs proches.

En saisissant le Réveillez-Vous! que le garçon avec des boutons me tendait, j’objectai être bien réveillé, mais je décidai néanmoins de le conserver et le porta avec empressement devant mon short dans un élan de pudeur obligé. « Et ce monde meilleur, c’est pour bientôt? » demandai-je, intrigué?

À l’instant même, le son d’une porte qui s’ouvre se fit entendre à l’étage, suivi d’un bruissement de pas sur le parquet. « Madame Erectus, je présume? » demanda Claude, tandis qu’Anne-Marie tentait de regarder là-haut, par delà mon épaule. Je m’empressai de rectifier : « Non… Monsieur Erectus... ».

Silence. Malaise.

Le garçon avec des boutons porta un regard embarrassé vers Claude. Anne-Marie mit fin à la conversation en m’invitant à lui rendre le Réveillez-Vous! qui me servait toujours et encore de bouclier. Je m’exécutai, laissant réapparaitre à nouveau mon trouble matinal.

Ils repartirent précipitamment. « Et ce monde meilleur? C’est pour quand? », insistai-je?

Silence. Malaise.

Alors que mes hôtes avaient regagné le trottoir en direction d’un prochain candidat au réveil, seul le garçon avec des boutons se retourna, me fit un étrange sourire presque amical, alors qu’il tendait à Claude, tel une supplication à ses parents, un exemplaire de :


Réveillez-Vous !

07 septembre 2007

#57 UN MONDE À PART


[Deux scientifiques israéliens de l’Institut Weizmann des Sciences, ont déposés une demande de brevet pour une technologie permettant de diffuser des odeurs via internet, au même titre que les fichiers sons et images. La communauté scientifique internationale prévoit le développement de cette réalité d’ici 2015.

Avant qu’il ne soit trop tard, je me suis quelque peu empressé à aborder ici un sujet fort délicat. Remercions le ciel que l’internet en odoramat ne soit aujourd’hui et encore que fiction.]



Besoin incontournable et intrinsèque de l’espèce humaine à laquelle il m’est donné d’appartenir, il fallait bien m’y résigner tôt ou tard. C’était ma foi inexorable et rien n’aurait pu m’en exempter au moment où l’appel se serait fait nécessité. Je parle, mes chers amis, du premier de mes passages obligés aux toilettes publiques.

Les plus dégourdis d’entrevous questionneront à juste titre l’à propos de mon sujet. Eh bien, à ceux-là, je dis qu’ils omettent qu’en ces temps ancestraux qui m’ont vu grandir, la chose nous était méconnue. En ces temps-là, les besoins spontanés de l’Homme ne connaissaient nuls confins et se pratiquaient sans la moindre clandestinité. L’avènement des toilettes publiques dans ma nouvelle vie aura été une révélation.

Mon baptême de toilettes publiques, c’est au Centre Eaton, rue Ste-Catherine à Montréal, qu’il m’a été administré. C’était quelques semaines après mon dégel et depuis cette immersion, je ne puis compter le nombre de mes incursions dans des toilettes de centres commerciaux, de magasins, de restaurants ou de haltes routières. Or, je le proclame haut et fort, je ne sache pas un seul endroit qui me soit plus rebutant que les toilettes publiques.

Tenez : lorsque d’aventures mes besoins commandent l’utilisation de l’urinoir, l’appréhension m’envahit avant même de franchir la porte de l’enceinte. Aurai-je à souffrir la présence de voisins? Pourrai-je jouir de panneaux séparateurs pour satisfaire mon intimité? Un voyeur louchera-t-il furtivement vers mon malaise? L’appareil sera-t-il inodore? Pire encore : la chasse d’eau aura-t-elle eu raison des fluides de mon prédécesseur?

Fort de mes expériences passées et pour me prémunir contre toute équivoque, je me suis érigé un code de conduite qui jusqu’ici m’aura assuré un relatif confort. Primo : ne jamais choisir un urinoir qui en jouxte un autre déjà réquisitionné. En toutes circonstances, il me faut laisser un urinoir disponible entre celui de mon choix et un autre déjà accaparé. Je privilégie un urinoir qui se situe à l’une des extrémités; les risques de promiscuité sont ainsi réduits de moitié. Secundo : au cas de congestion excessive, toujours privilégier les cabines privées. Tertio : toujours regarder bien droit devant soi; fixer un point imaginaire sur le mur de céramique et ainsi garder le focus. Finalement, un proche s’étant amené juste à mes côtés, toujours rester de glace tout en conservant une extrême proximité entre l’urinoir et ma personne, en m’assurant que mon pantalon n’entre point en contact avec la porcelaine froide et humide.

Je n’ai toutefois toujours pas réussi à solutionner comment, sans y toucher, je pourrais tirer la chasse de l’urinoir. C’est que cette bielle est la première chose que l’homme apaisé touche de ses mains après avoir refermé sa braguette… En cela, je dois dire toute ma reconnaissance au concepteur de la chasse d’eau automatique.

Les choses se corsent davantage lorsque la nature dicte le recours à l’un des cabinets de toilettes. Ici encore et plus qu’ailleurs, ne serait-ce qu’à y songer, le malaise m’envahit.

À première vue, l’on serait enclin à penser que les concepteurs des cabinets de toilettes avaient tout pigé des impératifs d’intimité sur lesquels point n’est besoin ici de s’étendre. Cloisons, portes et verrous… Un véritable sanctuaire de paix. Un cloître de solitude et de recueillement.

Erreur!

Comment prétendre à cet exil si, comme il est si fréquent que cela soit, la targette faisant office de fermoir s’est disloquée au point de ne plus s’actionner, et lorsque l’espacement entre porte et cloisons autorise tous les regards indiscrets. Mais qui donc est l’architecte de ces partitions qui, par leur hauteur, rendent visibles souliers, pantalons et sous-vêtements de l’usager jouxtant mon compartiment, sans mentionner les sonorités et fragrances qui font tourner la tête.

Trois cents ans de révolution industrielle pour en arriver là.

Il arrive toutefois que par excès de veine je sois seul et puisse m’abandonner en toute sérénité. Là et alors, dans la tranquillité de mon cabinet, je puis contempler l’art et la prose de tous ceux qui m’y ont précédé, leurs graffitis, dessins et slogans : « je suce des grosses queues », « fuck les arabes » et « flush the jews ». Que de lectures spirituelles et enivrantes!

Chacun de mes passages aux toilettes publiques se concluent, comme il est de mise, par un détour par les lavabos, immanquablement marqué de pénurie de savon, d’eau froide et d’éclaboussures. Je n’ai toujours pas trouvé une façon de fermer le robinet sans y toucher. Pénurie de papier essuie-mains. Poignée de porte aqueuse vers la sortie.

Dans cette nouvelle civilisation prude et aseptisée à laquelle maintenant j’appartiens, les toilettes publiques constituent une enclave qui n’est pas sans évoquer les pires conditions qui prévalaient voilà cent mille ans. L’homme est un homme, fut-il moderne ou primitif, civilisé ou archéen.

C’est donc décidé. Désormais, j’irai en catimini du côté des toilettes pour dames où, m’a-t-on dit, les conditions y sont plus raffinées…

31 août 2007

#56 HISTOIRES OUBLIÉES

[Que retient-on de nos expériences quotidiennes? Qu’est-ce qui justifie que l’on garde en mémoire tel fait et que l’on en oublie systématiquement un autre?

Il m'arrive d'y songer en attendant mes valises.]



Bientôt un an et demi que le destin m’aura bousculé au cœur de votre truculente civilisation. Un an et demi, c’est peu, direz-vous, mais c’est aussi juste ce qu’il en faut pour que la mémoire n’accomplisse sa mission première : oublier.

On dit que la quantité d’informations que l’on oublie est prodigieusement plus vaste que celle que l’on retient. On oublie illico un visage aperçu dans le métro ou le mot à mot d’un récit passionnant. Qui se souvient de ce dont il s’est restauré voilà cinq jours au dîner, ou du nom du ministre des Ressources humaines et du Développement social du Canada entendu au bulletin de nouvelles la veille?

Tout, ou presque, est candidat à l’oubli.

On dit aussi que la majorité des informations que nos méninges reçoivent sont éclipsées en une ou deux secondes, tout au plus. Une catégorie restreinte de données mettraient quant à elles quelques heures pour s’éliminer de notre mémoire. Et ce ne serait qu’une infinitésimale dose d’informations qui laisseraient empreintes dans les profondeurs de nos souvenirs.

On dit enfin que l’on retient plus aisément les évènements funestes de notre existence, nos écueils et nos échecs.

Un an et demi, disais-je, que je suis ici, accumulant au quotidien des souvenirs panachés et multiformes que me procurent les vicissitudes de ma vie moderne auprès de vous, Homo Novus. Qu’ai-je donc immortalisé à jamais dans les abîmes de ma mémoire…

► Mes valises qui, immanquablement, sortent les dernières de l’avion;

► Mes boucles de lacets qui se nouent à perpétuité quand je tire sur une de leurs extrémités;

► Mon extension électrique qui, pour être utilisée, doit être libérée de ses multiples nœuds;

► Mon extension électrique qui, pour être branchée, m’oblige à déplacer le canapé;

► Ma lampe de poche dont les piles ne fonctionnent plus les soirs de pannes électriques;

► Mes piles neuves que je ne peux trouver, faute de lampe de poche;

► Ma nouvelle boîte de Tylenol blindée que je n’arrive pas à ouvrir par un soir de migraine;

► La file d’attente devant la caisse voisine au supermarché qui est trois fois plus rapide que celle où je patiente;

► Mon stylo qui n’écrit plus au moment où je dois noter un numéro important;

► Ignorant comment écrire un mot, je cherche dans mon Petit Robert et je ne puis le trouver, ignorant comment il s’écrit;

► Mon attente au téléphone qui est agrémentée d’une musique qui ne me plait pas;

► Mon litre de lait qui ne s’ouvre jamais là où il est écrit « ouvrir ici »;

► Mes heures passées à trouver le nom d’un restaurant ou d’une clinique médicale dans les Pages Jaunes;

► Ma découverte du Jell-o;

► Mon prédécesseur qui au comptoir caisse paie 1,75$ pour un café avec une carte de crédit;

► Mon prédécesseur qui, au comptoir lait-sucre, goûte tranquillement son café sans se soucier que j’attends derrière lui;

► Ma cigarette que, par mégarde, j’allume côté filtre;

► La température de mon eau de douche qui ne cesse de changer quand j’ai du shampoing plein la tête;

► Mes bananes dont la pelure devient noire avant qu’elles ne soient mûres;

► Dans la noirceur de ma chambre d’hôtel, chercher où se trouvent les interrupteurs des lampes de tables;

► Mon scotch qui coûte 9,50$ pour une once et demie, sachant qu’une bouteille de 40 onces coûte au restaurateur 35,00$;

► L’alarme de l’automobile de mon voisin qui hurle au moindre coup de vent nocturne;

► Les gens qui se tiennent à gauche dans les escalators;

► Mon nouveau meuble Ikéa bien assemblé, me retrouver avec des dizaines de pièces inutilisées;

► Une fois mes mains bien lavées, fermer le robinet dégoulinant d’un lavabo dans une toilette publique;



Les plus malins d’entrevous, lecteurs indéfectibles, objecteront que je suis de mauvaise foi, que dans la grande majorité des cas, mon stylo parvient à retranscrire un numéro précieux ou que mes valises me sont rendues promptement à l’aéroport.

Mais que voulez-vous : la mémoire n’accorde que peu d’attention à la bonne fortune.

Si d’aventures il m’était donné de raconter mes souvenirs d’Homo Novus aux membres de ma tribu d’Érectus, ils n’en croiraient pas leurs oreilles et me reprocheraient de tout chariboter.

Et vous, lecteurs vénérés, de quoi se meuble votre mémoire?

24 août 2007

#55 LA PETITE SÉDUCTION


[Les accessoires qui meublent nos vies sont innombrables. La plupart n'ont aucune utilité réelle, si ce n'est au profit des marchands. Moi qui suis sobre en toute chose, j'ai frappé un noeud en allant acheter... une cravate. ]

– Bonjour! Puis-je vous être utile?
– Oui, bonjour. Je dois acheter une cravate.
– Eh bien, vous êtes au bon endroit. Nous avons des centaines de modèles à vous proposer.


« Des centaines »? Assurément, l’homme n’avait aucune expertise en algorithmique. Il y avait à l’étage de ce grand magasin non point des centaines, mais bien des milliers de cravates pieusement alignées sur de grandes tables à en donner la nausée.

– Monsieur recherche-t-il un modèle en particulier?
– Huh… non. Enfin, juste une cravate…
– Une teinte alors? Un motif quelconque?

Mes yeux vaguement fixés vers la multitude, je crois bien avoir balbutié quelque chose qui rimait avec « sobre et qui s’agencerait à un costume bleu ».

– Et la chemise?

La chemise… La chemise… « Blanche », fis-je, croyant ainsi nous épargner, au vendeur et à celui qui vous parle, un bon quart d’heure.

– C’est pour une occasion spéciale? Un mariage? Une soirée romantique avec Madame? Un rendez-vous avec un important client? Le travail?

« Le travail », tranchai-je, heureux d’ainsi nous ménager un second quart d’heure.

– Nous y sommes presque. Dernier détail… Les prix de nos modèles varient de 39,95$ à 225,95$...

L’heure qui s’égraina par la suite fut consacrée au choix d’une cravate sobre, s’agençant à merveille à un costar bleu et chemise blanche, que je porterais au boulot et qui, toutes taxes confondues, n’excéderait pas 80$.

Eh bien cette cravate, elle n’a pas encore été créée. Prada, Dior, Canali, Boss et Armani, non plus que d’autres créateurs moins élitistes, aucun vous dis-je n’a songé aux besoins de celui qui prospecte un tel accessoire ma foi si banal.

« Tenez! Celle-ci me semble fort jolie », fis-je, en saisissant avec délicatesse une cravate de belles rayures et dont l’étiquette affichait un prix presque bon marché.

– Monsieur a du goût, fit mon vendeur, mais attendez de voir l’effet de cette cravate sur cette chemise là-bas.

Il est vrai que la chemise en question convenait superbement à la cravate convoitée.

– Pour un effet du tonnerre, voyez aussi combien chemise et cravate s’ajustent à merveille à ce costume ici, ne vous semble-t-il pas?

Une heure et quelques huit cents dollars plus tard, j’avais acquis costume, chemise, boutons de manchettes, mouchoir de poche et… une cravate.

Je réalise maintenant avoir été un tantinet naïf. Mais voilà, je ne suis pas dissemblable de la majorité de mes congénères pour lesquels si souvent l’accessoire dicte au principal. S’agissant de me procurer un téléphone portable, c’est inéluctablement que je deviens propriétaire d’un téléphone/appareil-photo/lecteurMP3/internet/messagerie-texte. L’équipement en option de mon véhicule automobile est à faire blêmir les astronautes de la Nasa. Même mon frigo m’a été vendu avec un livret d’instruction plus volumineux encore qui celui remis lors de l’achat de mon ordinateur.

Dire que j'ai un jour tenté l'expérience de la simplicité volontaire! Un leurre, croyez-moi, à moins de vivre sur l'Ile de Gilligan et encore là, l'opulence qu'affichaient les joyeux naufragés n'était pas à proprement parler une démonstration de rusticité. C'est qu'à force d'entendre que je ne serai jamais dans le coup sans GPS intégré à ma future bagnole, j'en arrive à le croire, sincèrement. Et c'est là, précisément, que j'abdique et cède à la tentation, me délivrant ainsi du mal de la tempérance.

Et moi qui ne voulais qu’une cravate.

18 août 2007

#54 FEMMES D'AUJOURD'HUI


[Histoires de chromosomes...

De toutes les révolutions, de tous les bouleversements qui auront marqués l’histoire de l’humanité, la place que se sont taillées les femmes d'aujourd’hui est exceptionnelle. Elle le sera davantage le jour où les hommes auront, à leur tour, accomplis leur propre révolution.]



Je suis né homme voilà maintenant 100 043 ans. J’aurais pu de la même façon naître femme, mais le hasard en aura voulu autrement.

Souventes fois depuis la fonte des glaces qui m’ont préservées jusqu’en 2006, il m’arrive de songer à ces différences qui singularisent hommes et femmes. Non point à celles qui s’attachent aux dissemblances anatomiques ou morphologiques, mais bien plutôt aux distinctions de nature éthologiques, sociales et comportementales.

Encore hier, l’occasion m’en a été fournie, pas plus loin qu’ici même, rue Ste-Catherine, en plein cœur du centre-ville de Montréal. Une case de stationnement venait de se libérer face au restaurant où je devais retrouver des amis; une heureuse bénédiction qu’il n’est pas donnée de connaître tous les jours. Par mon clignotant, j’indiquai à l’automobiliste derrière moi mon intention de m’approprier de la précieuse case tout en amorçant le processus du stationnement en parallèle dans lequel j’excelle. Avant même que je n’entreprenne la manœuvre, l’homme qui me suivait s’empressa d’enfoncer les roues avant de son SUV dans l’espace qui, selon toutes les règles du civisme à quatre roues, me revenait de droit naturel. Après trente secondes d’observations mutuelles, lui à travers son pare-brise et moi par mon rétroviseur, l’homme se mit à gesticuler, usant d’un vocabulaire corporel ma foi fort éloquent. C’est à ce moment qu’il sortit de son tank et vint me faire démonstration d’un art oratoire que la bienséance impose de taire ici.

Moi qui suis issu d’une ère qualifiée de primitive, d’archéenne, d’hirsute même, je n’ai de cesse de reconnaître chez le mâle moderne ces attitudes qui auront marquées les premières quarante-deux années de ma vie, à l’époque de ma caverne.

C’est du moins ce qui occupait mes pensées alors que, pendant une vingtaine de minutes, je cherchais désespérément une nouvelle case de stationnement : jamais une femme n’aurait usé d’autant de discourtoisie.

Hormis des caractéristiques physiques tangibles, les variantes entre hommes et femmes sont significatives. On dit des uns qu’ils sont forts, courageux, directs, inébranlables, virils et stoïques. D’elles, on dit qu’elles sont douces, vulnérables, sensibles, affables, réservées et délicates.

Certains ont cherché ces raisons fondamentales qui individualisent mâle et femelle. Taux élevé d’œstrogène chez elle et d’androgène chez lui. Chromosomes XX ou XO pour elle et chromosomes XY ou XXY pour lui. Plusieurs ont affirmé que la maternité gratifierait la femme de qualités propres auxquelles l’homme ne pourrait jamais prétendre. L’histoire de l’humanité et l’influence religieuse pourraient avoir contribuées à engendrer chez l’homme un comportement martial et chez la femme un rôle tout en pudeur. Certains enfin expliquent ces divergences comportementales par le pénis de monsieur, vu au travers des siècles comme instrument de puissance et de virilité.

L’accumulation des siècles, voire des millénaires, auront finalement contribués à hiérarchiser les hommes au rang de meneurs, abandonnant les femmes à une mission de second ordre. Il n’est pas si loin ce temps où les lois de l’homme imposaient à la femme un devoir d’obéissance et de subordination à son époux. La nouvelle épouse apostasiait son nom de fille et devait exclusivement se consacrer à son mari et aux enfants de ce dernier. Encore et toujours, certaines cultures exigent le port d’un voile pour bien marquer qu’une femme, ce n’est pas tout à fait une être humain.

Plus récemment dans l’histoire, des femmes ont entrepris de s’affranchir des rôles traditionnels qui étaient leurs. Par leurs revendications, elles ont su convaincre les hommes qu’elles étaient dignes de voter lors d’élections, de disposer de leurs biens et d’accéder à des études et des métiers jusque là dévolus exclusivement aux mâles.

Une véritable insurrection, le féminisme. Un bouleversement inédit réalisé avec calme, sérénité et sagesse par des femmes exceptionnelles. Il n’y a eu ni sang, ni coups portés au bas-ventre. Juste la rhétorique des lois de la raison.

À l’opposé de ce qui a maintes fois été tenu pour admis, les femmes ne se sont pas libérées des hommes. Ce qu’elles ont accompli est indubitablement plus sibyllin : c’est l’homme qui sommeillait en elles qu’elles ont affranchi, sans abjurer leur féminité.

La libération de la femme n’est rien d’autre que la libération de l’homme dans la femme.

Désormais, alors que je serai à nouveau en quête d’un espace de stationnement, je rêvasserai à ce jour heureux où, enfin, l’homme aura libérer la femme qui sommeille en lui.

10 août 2007

#53 DEAL OR NO DEAL


[À 31 000 pieds d’altitude, Bob me faisait la gueule depuis des heures. Tout cela pour une petite incartade inoffensive. Comment avais-je un jour pu choisir partager ma destinée avec lui. Il est de ces choix dans la vie…




N’eut été de l’herméticité des hublots, je crois bien que je l’aurais balancé par-dessus bord, jusqu’à ce que…]




« Beef or chicken? »

Le dilemme, vous dis-je. Bien que je sache apprécier tant la délicatesse d’un suprême de poulet que l’esculence d’un filet de bœuf, il m’était virtuellement impossible de surmonter mes hésitations. Et pourtant, ce n’est pas l’appétit qui me faisait défaut; les quelques pretzels qu’Air Canada m’avait si généreusement consenti après le décollage étaient dissous dans les abysses de mon estomac depuis maintenant plusieurs fuseaux horaire. J’ai bien adressé à l’agent de bord un regard interrogatif, j’ai bien tenté de mirer les contenants de plastique auxquels d’autres passagers s’attaquaient déjà, mais sans que cela ne me procure quelque réconfort. Mes vacillations persistaient toujours et autant. Et c’est pour mater l’impatience montante de l’agent de bord que j’optai finalement, presque à mon corps défendant, pour le filet de bœuf.

Depuis ma reviviscence parmi vous, précieux lecteurs, des choix comme celui-là ne cessent de m’assaillir. Quotidiennement. Inlassablement. Sempiternellement.

Jadis, alors que je vivais dans ma tribu d’Erectus, les choix n’existaient pas. Tout nous était imposé. Nous portions les mêmes vêtements. Nous habitions tous la même grotte de fortune. Nos menus résultaient des hasards des nos chasses. Nos fréquentations se cantonnaient à nos paires. Nous ne soupçonnions même pas le bulletin de vote.

Au nombre inouï des adaptations que ma vie contemporaine m’a imposées, l’épreuve des choix est sans conteste l’une des plus cruelles. Il faut tout choisir. Café corsé ou velouté? Frites ou purée? Paris ou Rome? Lait écrémé ou 3,25%? Allée ou hublot? Coke ou Pepsi? Dior ou Levis? Halogène ou incandescent? Cheveux longs ou courts? Comédie ou drame? Petit, moyen ou grand? Arial ou Times new roman? Ford ou BMW? Biologique ou transgénique? Accoucher ou avorter? Harper ou Dion? Bell Mobilité ou Rogers? Windows ou Macintosh? Murs couleur « pulpe de lime », « lumière d’étoile » « vent de changement » ou « nuages de Nairobi »?

Choisir, c’est aussi et surtout savoir exclure. C’est ce qui rend nos choix si douloureux. Mécontent de ce filet de bœuf terne, cuirassé et roussi que je triturais entre mes dents, je songeais à ce qu’aurait été mon dîner, eussai-je opté pour le suprême de poulet. Avais-je fait un choix malheureux? Le poulet aurait-il constitué un choix pire encore? Que de questions. C’est que les choix nous condamnent aussi. Ils créent une filiation entre nous et l’objet de notre préférence; une sorte de rapport étroit et intime qui n’autorise que peu les retours en arrière.

Perdu dans mes pensées, je me suis surpris à observer ce couple qui me voisinait, côté hublot. La cinquantaine avancée. Trente ans de vie commune, assurément. Ne restait plus à l’homme que quelques cheveux gris. Elle ne devait plus se souvenir du temps où elle était svelte et lisse. Il avait terminé son filet de bœuf et elle, son suprême de poulet. Ils se tenaient maintenant la main, heureux et le ventre plein.

Ils s’étaient choisis naguère, l’un à l’autre, et avaient su traverser les années, par delà les perturbations que la vie inflige. Ils ne s’étaient pas rebiffés dès la moindre déception ou à la plus mince contrariété.

Sans doute est-il là, le bonheur : supporter ses choix, savoir accepter et ne pas regretter ce qu’aurait été la vie si d’autres alternatives avaient été privilégiées.

Savoir assumer. S’engager.

Que ce soit en amour ou en amitié, la précarité de nos alliances résulte trop aisément de notre inclinaison à déserter nos choix passés, de la même façon que l’on change la couleur de nos murs au moindre saut d’humeur, convaincu que tout balancer apportera plénitude et satiété.

Élevés dans l'abondance des choix multiples, les plus jeunes de ma nouvelle civilisation m'apparaissent craindre l'engagement profond. À quoi bon s'investir lorsque de nouvelles avenues s'érigent à tous les détours. Il est si commode d'en emprunter une nouvelle en répudiant celle qui qui nous a mené jusque là.

Le film venait de commencer. Les lumières de la cabine tamisées, j’ai senti la main de Bob se frayer un chemin jusqu’à la mienne pour la retenir longuement. Sourir complice. La zone de turbulences était passée.

« Would you have coffee or tea? »

Bordel ! Voilà que ca recommence…

04 août 2007

#52 THE TWILIGHT ZONE


[Je n'ai jamais abordé les questions homosexuelles, si ce n'est qu'indirectement. Aujourd'hui, et exceptionnellement, je plonge. Plouf! Quitte à me mettre à dos toute la rue Ste-Catherine, entre St-Hubert et Papineau.]


Pas facile, la condition d’étranger. Pas facile du tout.

Moi dont les racines ont profité en terroir archéen, alunir au cœur de votre civilisation moderne n’a pas été sans écueil. Les ajustements auxquels j’ai du m’obliger ont été innombrables et les adaptations titanesques. Tout ce qui contribue à faire de vous ce que vous êtes, lecteurs extasiés, il m’a été imposé de les embrasser comme si elles avaient été naturellement miennes : votre éthique, vos croyances, votre langage, vos maisons, votre nourriture, votre façon de vous vêtir, vos technologies, votre économie, votre démocratie et j’en passe!

Décidément, elle n’est pas facile, la condition d’étranger. Il n’est pas un jour sans que je n’en subisse les tribulations.

Tenez… Voilà quelques jours, Alex m’a amené boulevard René-Lévesque pour assister au défilé de la fierté gaie. « Viens donc! Tu verras, tu t’y sentiras comme chez toi, comme dans une grande famille », a-t-il clamé avec conviction.

Être gay en 2007 comporte une sérieuse dose de marginalité. Si l’égalité juridique est maintenant chose faite, subsiste incessant le regard réprobateur des autres. Aussi, pour moi l’étranger, l’idée de me retrouver, ne fut-ce qu’un instant, en communion dans la grande famille gaie montréalaise apparaissait truculente. J’acceptai donc tout de go, confiant de retrouver dans ce défilé cette ambiance de confrérie qu’il me fut donné de perdre voilà cent mille ans.

Désillusion.

Étranger j’y suis arrivé, étranger j’en suis reparti.

Moi qui suis en toute chose un garçon sobre et réservé, je me suis surpris immergé dans un panorama habité d’hommes vêtus de lanières de cuir, de drag queens exubérantes, d’adonis musclés, de garçons au slip provocateur et de filles aux seins dénudés.

Des défilés de la fierté gaie, il s’en tient dans la plupart des grandes villes du monde depuis dix, vingt et même trente ans. À l’origine, il s’agissait de manifestations contre les discriminations dont étaient victimes mes frères et sœurs gais, de la même façon que les femmes ou les noirs avaient manifestés auparavant contre leur propre ségrégation. Il y avait un message, un contenu destiné à la population et à ses dirigeants.

La consécration juridique de l’égalité des gais aura été un long processus amorcé par Pierre Elliott Trudeau, René Lévesque et la Cour suprême du Canada. Les chartes ont été amendées, les lois adaptées et des droits bafoués rétablis. Cette reconnaissance aura retiré aux défilés de la fierté gaie une bonne partie de son à-propos.

Demeure néanmoins la perception populaire qui connaît toujours sa part de résistance.

Boulevard René-Lévesque, point d’appel à la population, si ce n’est qu’à des fins commerciales pour une clientèle cible afin d'y claironner un club de nuit branché, une boîte de danseurs, une ligne de produits beauté pour homme, une marque de bière ou une ligue de badminton. Un long cortège de messages publicitaires.

J’ai cherché dans ce défilé cette ficelle qui m’aurait autorisé une jonction entre ce que je suis et ce que je voyais. Mais en vain. Que voulez-vous, le cuir ne me sied pas, non plus que le maquillage ou les faux-cils, et je n'ai plus le corps de mes vingt ans. J’ai aussi attendu cette invitation à la tolérance. Mais toujours en vain. Zéro sur les difficultés que vivent les adolescents dans les écoles ou celles, plus générales, en milieu de travail.

À mesure que le défilé allait son chemin, un trouble me gagnait : manifestement, j’étais touriste en ma propre famille.

Pas facile, la condition d'étranger.

24 juillet 2007

#51 QU'EST-CE QUI MIJOTE


[L'idée d'une panne électrique m'angoisse. Je panique à la pensée d'être privé de tous ces petits délices que me procure les lignes de hautes tensions d'Hydro-Québec. Toi là-haut, Oui, oui, Toi! Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien!]


Il est de ces petits plaisirs dans la vie.

Vous savez? Faire la grasse matinée parce que c’est jour férié; s’offrir un petit roupillon dans un hamac par une belle journée de juillet; savourer un rosé avec les amis par une douce soirée d’août; glaner un concert dans un parc; flâner rue St-Denis un dimanche après-midi; biner son jardin; s’abandonner dans un bouquin un soir de tempête de neige; écrire ces pages pendant que Wilfred ronfle à mes côtés; l’huile d’olive et le chocolat.

Au nombre de ces petits plaisirs que ma jeune vie parmi vous m’a consenti, il s’en est trouvé un qu’il me fut donné de renouveler une, si ce n’est deux fois par semaine : un petit détour de par chez mon boulanger.

L’échoppe de Bruno était située sur une rue peu fréquentée, éloignée des quartiers branchés de Montréal. Elle y était depuis plus de quarante ans. Même adresse, même porte, même enseigne, même boulanger. La boutique installée à l’avant datait manifestement d’une autre époque. Murs blancs, comptoirs en arborite, éclairage au néon. Pas l’ombre d’un halogène ou d’une tablette en stainless steel. Seule concession à la modernité, une caisse enregistreuse qui, à chaque pression du doigt hésitant de Bruno, émettait des bips stoïques. L’atelier de travail de Bruno était situé à l’arrière. C’est là, parmi les fours et les sacs de farine, qu’il avait bossé toute sa vie. Levée à quatre heures du matin, six jours semaine, sans réveil-matin.

En poussant la porte (dreling! dreling!), les parfums des pains frais et du levain montaient à la tête. Chez Bruno, point de gâteau, de terrines ou de muffins. Que du pain fait de farine, d’eau, de levure et de sel. « Boujour M. Erectus! Qu’est-ce que ce sera aujourd’hui? En passant, les miches sont encore tièdes…». Sourires complices. Impossible d’y résister. Dès que la porte se refermait derrière moi (dreling! dreling!), la miche subissait déjà les assauts de ma gourmandise.

Informés de ma passion pour le pain, des amis m’ont offert à Noël une machine à pain de marque Moulinex, pure révolution de technologie d’avant-garde. Simple à utiliser; il ne suffit que d’y incorporer les ingrédients mentionnés dans le guide d’utilisateur (l’utilisateur, c’est moi), d’appuyer sur quelques touches qui font des bips! bips! et le tour est joué.


Trois heures plus tard, ceci:





devient cela...:



Incroyable, n’est-ce pas? Je vous devine sceptiques, lecteurs mécréants que vous êtes. Eh bien croyez-moi, Moulinex a métamorphosé mes habitudes de vie. Depuis que je suis l’heureux propriétaire-utilisateur de ma machine à pain, mes comptoirs de cuisine comptent maintenant une machine à espresso, une machine à sorbet, une machine à crème glacée, une machine à yaourt, une machine à pop corn, un kit à fabriquer le vin, un extracteur à jus, un robot culinaire, un batteur électrique, une poêle électrique à crêpes, un four à raclette, un grille-pain, un grille-bagelm un grille-pains-à-hot-dogs, une machine à empaqueter sous vide, un croc-pôt, un couteau électrique, un ensemble à fondue électrique, une bouilloire électrique et que sais-je.

Moi pour qui – héritage de ma vie primitive – la cuisine était jadis un combat de tous les instants, je suis maintenant en mode high tech, en pleine concupiscence avec Hydro-Québec dont mes factures ne cessent de grimper. Il est loin ce temps où, pour me concocter un bon petit repas chaud, il fallait me livrer à un combat sans merci avec deux pointes de silex. Merci à la touche magique "power" qui sait me rendre la vie si sympathique.



Je ne cuisine plus; je supervise. Je ne savoure plus; je mange.


Je suis récemment passé devant la boulangerie de Bruno. Sur la porte, une affiche écrite à la main : « fermé – merci à tous mes clients pour 40 années de bonheur ».

Pour une rare fois dans ma vie, j’en ai presque voulu à mes amis.

20 juillet 2007

#50 AU DESSUS DE LA MÊLÉE



[Tous les ponts ne sont pas faits que d’acier, de béton ou de bois. Vous pigez?]


Les terres qui m’ont vu grandir étaient bordées par des rivières si larges qu’il nous était inimaginables un jour de les franchir. De notre grève, nous contemplions au loin l’autre rive et rêvions des paradis qui s’y trouvaient, convaincus, étions-nous, d’oasis vastes où abondaient gibier, racines et petits fruits.

Les plus audacieux de ma tribu qui se sont hasardé à s’y rendre à la nage n’en sont jamais revenus. Encore aujourd’hui, j’ignore toujours si les eaux profondes ont eu raison de leur témérité ou si, sait-on jamais, ils sont parvenus à ce refuge merveilleux duquel ils n’ont plus jamais voulu revenir.

C’était il y a cent mille ans, en cette ère où les ponts n’existaient pas.

Depuis que je vis parmi vous, lecteurs fébriles, j’éprouve à la vue des ponts une étrange sensation de petitesse. Je n’ai de cesse de m’éblouir devant tant de majesté.

Le premier pont qu’il me fut donné de contempler est le Pont Jacques-Cartier, ici même à Montréal, qui enjambe avec noblesse le fleuve St-Laurent. D’aventure, j’ai eu la bonne fortune d’admirer le Golden Gate Bridge de San Francisco, le Brooklin Bridge de New York, et combien d’autres qui se sont conservés jusqu’à ce jour depuis des siècles lointains : le Pont des Soupirs à Venise, le Ponte Vecchio qui enjambe l’Arno à Florence, le Pont Neuf qui traverse la Seine à Paris et le Tower Bridge de Londres. Tous, vous dis-je, à compter du plus majestueux jusqu’aux modiques ponts de campagne, tous ne cessent de m’envoûter.

Qu’importe leur taille et leur âge, les ponts ont ce je ne sais quoi de mystique. Ils métamorphosent la pierre, l’acier et le ciment en des sculptures monumentales d’une beauté ma foi résolument poétique. Ils inspirent respect et déférence. Un pont rend possible l’impossible. Par delà les eaux troubles et meurtrières, ils relient les peuples autrement étrangers. Ils permettent les échanges et favorisent l’ouverture sur le monde. Ils contribuent à la solidarité entre tous.

Curieusement, aussi majestueux soient-ils, les ponts acceptent une cruelle part de vulnérabilité. La plupart d’entre eux ont été construits à une époque où les flots de circulation n’étaient pas le dixième de ce qu’ils sont aujourd’hui. L’érosion, la corrosion, les vents et le temps leur livrent un combat sans merci.

Lors de guerres, les ponts comptent parmi les premières victimes. Le bombardement de ponts rend l’ennemi vulnérable et désœuvré. Des milliers de ponts ont été détruits en temps d’insurrection, dont certains vénérables. Tenez : rien qu’à ce jour, près d’une centaine de ponts ont été détruits par l’armée israélienne au Sud Liban seulement.

L’Homme est manifestement un grand bâtisseur. Il est aussi un prédateur impitoyable.

Bon. Je devine certains d’entrevous désespérer de trouver ici quelque morale à cette histoire. Ceux-là seront déçus. Je me suis quelque peu égaré à la suite de la lecture d’un commentaire de notre collègue Zoreilles laissé là, à la mémoire de son oncle.


Eh oui, aujourd'hui encore, bien des ponts restent à bâtir.


C’est tout.

13 juillet 2007

#49 LA GRANDE ÉVASION




[Merveilleuse trouvaille que sont les excuses. Oh! combien j’aurais aimé qu’elles existent voilà cent mille ans. Mais bon. Chaque choses en son temps.]



Cette nuit-là, tandis que tous dormaient dans la grotte, mon tour de garde était venu. J’avais la charge de veiller à la conservation du brasier qui nous procurait le feu et la chaleur désormais si précieux pour notre confort. Ma mission consistait à insuffler à la braise l’oxygène nécessaire à sa survie et à l’entretenir de branchettes aussitôt que la grisaille l’envoûtait. Tâche rudimentaire, direz-vous, mais néanmoins cruciale à la tribu des Erectus. Eussé-je failli à mes responsabilités, des jours de labeur devenaient nécessaires pour recouvrer la moindre petite particule d’incandescence.

Eh bien, j’ai failli. Un sommeil plus lourd que mon devoir-citoyen avait réduit mon brasier ardent en un amas de cendres glaciales, indifférentes et inanimées. J’ai eu beau m’époumoner pour raviver le tison; il demeurait aussi frigide qu’une sœur grise en plein carême.

Par pudeur, je tairai ici la réaction de mes congénères dès leur réveil. J’aurais tant voulu apaiser la colère montante, mais j’étais sans voix, incapable je justifier mon fiasco. Il me manquait les mots, ceux-là mêmes qui ne sont apparus que bien des millénaires plus tard, à la faveur de je ne sais quelle conjoncture : « je m’excuse ».

Des excuses telles qu’elles existent aujourd’hui m’auraient été fort précieuses. Par elles, je me serais absous de mes fautes et incuries et ainsi continuer à marcher dignement la tête haute.

Et pourtant, elles sont si simples, les excuses, et tellement profitables à celui qui sait s’en servir.

Tenez, en appelant au service à la clientèle de Bell, où le temps d’attente est sempiternel, ce message récurant se fait entendre, tel un écho interminable : « veuillez demeurer en ligne, votre appel est important pour nous, nous nous excusons pour ce délai, un agent vous répondra… ». Voilà. N’est-ce pas magique? Toute cette frustration annihilée par des excuses à peine ressenties mais néanmoins offertes à répétition.

La plupart des excuses modernes sont nobles et s’acceptent volontiers. Pour ma part, si on renverse par inadvertance un café sur moi, ou si on me marche sur un orteil, j’ai facilement tendance à pardonner lorsque la gaffe est suivie d’excuses ressenties. Ainsi pardonné, mon agresseur s’en tirera avec une gêne certaine, mais sans crucifiement. Hourra pour les rapports humains.

Certaines excuses comportent une forte dose de fantaisie. Nos voisins américains en donnent des exemples on ne peut plus distrayants : le célèbre télévangéliste et moralisateur américain Jimmy Swaggart s’excusant à chaudes larmes pour ses infidélités avec une prostituée : « I have sinned against You, my Lord! »; Mark Foley, un représentant républicain au Congrès américain, militant de droite et anti-gay, s’excusant d’avoir entretenu des relations homosexuelles avec de jeunes stagiaires : « I am deeply sorry and I apologize for letting down my family and the people… »; Bill Clinton s’excusant dans l’affaire l’impliquant avec Monica Lewinsky; Richard Nixon dans l’affaire du Watergate. Et combien d’autres où « my wife », « my family » et « God » furent invités au pardon expiateur, avec ma foi un certain succès!

D’autres excuses m’apparaissent plus discutables : « je regrette profondément tout le mal que j’ai fait… Je le regrette de tout mon cœur », d’affirmer Guy Cloutier dans une ultime tentative de limiter ses dommages après qu’il eut été contraint d’admettre des agressions sexuelles sur une jeune fille; ou encore, celles de ce garçon qui, alors qu’âgé de 17 ans, a causé la mort d’une femme et d’un bambin de 2 ans, coursant à plus de 165 km/h sur une route de campagne : « J’voudrais seulement dire que je m’excuse, je sais pas ce qui m’a pris… »; les excuses timides du Vatican pour son inertie durant l’holocauste sous Pie XII, et plus récemment, pour les abus sexuels commis par certains membres du clergé sur de jeunes filles et garçons; celles, sous forme de pardon présidentiel, que vient d’accorder George W. Bush à Lewis Libby, cet ex haut responsable de la Maison Blanche, reconnu coupable de s’être parjuré devant la justice américaine et condamné à la prison. C’est La Grande Évasion.

Il arrive aussi que des excuses me soient présentées sans qu’une bévue n’ait été commise : « excusez-moi, auriez-vous du feu s’il-vous-plait? ».

Du feu... Quelle subtilité.

06 juillet 2007

#48 NOS ÉTÉS







[Chez des amis, il m’a été donné de feuilleter un catalogue Eaton de l’année 1976. La relique, admirablement conservée pendant plus de 30 ans, m’a plongé dans des souvenirs que je n’aurai jamais, mais qu’en rêve j’ai plaisir à imaginer. ]



Comme j’aurais voulu vivre mon enfance ici, parmi vous, insatiables lecteurs. Souventes fois j’y songe et me demande quel enfant j’aurais été.

Si mes calculs sont fiables, en exceptant ces quelques cent mille ans sclérosé dans le frimas, je serais né quelque part entre 1960 et 1965. J’aurais donc vécu mon enfance au coeur des 60 et 70.

Je n’ai qu’une idée approximative de ce qu’aurait été mon enfance si je l’avais vécu notamment en 1976, année de ce catalogue Eaton qu’il m’a été donné de zieuter.

Mil neuf cent soixante-seize… soixante-seize… seize… ...


(À ce stade-ci de votre lecture, tel dans un soap américain d’après-midi, vous
devez voir l’image de ce blogue s’embrouiller sur des accords de harpe, pour
céder place à d’autres images datant d’il y a 30 ans, un peu floue, comme
dans un rêve. Si vous pouviez ajouter de l’écho aux mots que vous lirez, l’effet
n’en sera que plus convaincant. Ne vous inquiétez pas. Ca s’appelle un
flashback.)


J’ai onze ans. Je suis de Saint-Jérôme, où j’habite avec mes parents, mon frère, ma sœur et un gros Saint-Bernard. Je viens de terminer ma 6ème primaire. J’ai des amis, mais très peu. Pour tout dire, ils se comptent sur les doigts d’une seule de mes mains, le pouce excepté.

À me voir comme cela, je ne suis pas dissemblable de tous les autres garçons de mon âge. J’ai les cheveux longs avec un toupet bien droit. Je porte un pantalon mode, à rayures rouges et pattes d’éléphant. Sur mon T-shirt, on voit une image délavée de Donna Summer avec une inscription : "I feel love". Je porte des lunettes aviateur et des souliers Pepsi. Pour être dans le coup, je tente de me convaincre que j’aime les Beatles et les Stones. Mais je sais qu’en réalité je préfère Aznavour, Barbara et Ferrat que maman écoute inlassablement à la maison. Exception faite de mes goûts musicaux, en toute chose je suis un garçon de mon temps.

Je ne suis pas sportif. Alors que mon frère est déjà étoile de son équipe de hockey et qu’il fait sa marque au baseball, moi, je suis d'une nature réservée. Je préfère la compagnie de mon ami Benoît avec qui je me plais à jouer à
Kerplunk, à Operation the electric game ou tout simplement à ce nouveau jeu de tennis télévisé Atari. Une pure merveille de technologie qui permet de controler l'action de la télé au contact de manettes.

À l’école, je me situe dans la moyenne de mes collègues. J’excelle en français et en histoire. Je suis pas mal non plus en arts plastiques. Les mathématiques et moi, c’est zéro. Benoît quant à lui est bon premier en toutes matières, sports exceptés.